
Fort de la première belle journée printanière de l’année, Anne-Marie et moi avons été prendre du soleil hier après-midi. De prime abord, tout s’annonçait normal; nous étions alors sur la rue St-Denis en train de déguster un café sur une terrasse. Or, voilà que les employés nous chassent de l’endroit alléguant l’arrivée d’une manifestation éminente; vous savez, celle contre la brutalité policière. Car telle une plante vivace, cet événement est un classique printanier. À vrai dire, ça fait 13 ans que le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) organise cette manifestation… et 13 ans que cela tourne systématiquement au vinaigre. Et cette année en plus, il y a cette histoire entourant la mort du jeune Villanueva abattu par un policier dans un parc à Montréal-Nord.
Pour ma part, je n’y avais jamais prêté le moindre intérêt à cette manifestation: je ne suis pas sympathique aux anarchistes et la thématique m’est toujours apparue comme un prétexte pour provoquer gratuitement les forces policières. Mais tant qu’à y être, puisque cette fois la manifestation démarrait dans mon quartier, pourquoi ne pas aller y jeter un coup d’œil ?
Donc, en m’approchant du point de rendez-vous au métro Mont-Royal, je suis en premier lieu impressionné par l’imposant dispositif policier entourant l’épicentre. Des fourgonnettes banalisées, des paniers à salade, une cavalerie de policiers à cheval, des hélicoptères dans le ciel : décidément, les forces policières prennent l’événement au sérieux. Il va sans dire, pour le citoyen que je suis, je me sens agressé par autant d’animation dans mon quartier… mon inconscient me ramenant même à l’esprit la Loi des mesures de guerre. Non, mais pourquoi cette manifestation se déroulerait dans le Plateau… cela n’aurait pu être au centre-ville comme d’habitude?
Nous arrivons donc à la place du Métro Mont-Royal; l’endroit y est d’entrée bien remplie de manifestants en tout genre. Heureusement pour le message officiel des organisateurs, nous tombons sur une représentante du COBP qui nous fournira un journal dénommé «État policier». De la sorte, je pourrai éventuellement me faire une idée sur les revendications de la manifestation. Par après, je remarque évidemment quelques activistes associés à l’extrême-gauche. Mais si je me sens plus proche de ces gens (avec qui je peux discuter de politique), je comprends toujours mal le lien entre ces derniers et les «anarchistes», ces mésadaptés sociaux qui en veulent après «les représentants du système». D’ailleurs, si cette manifestation a pour objectif de sensibiliser la population aux abus policiers, il faudrait mieux m’expliquer le lien entre cette dynamique et les intérêts révolutionnaires.
Parlant du loup, c’est alors que je croise plusieurs groupuscules aux comportements équivoques. Bariolés pour l’occasion, marchant d’un pas nerveux, trimbalant des objets louches, il m’apparait ainsi évident que ces derniers chercheront bientôt l’affrontement avec les forces policières (ce qui somme toute, est logique afin de provoquer «la brutalité policière»). Ayant préalablement constaté que nous sommes d’entrée encerclés par les forces policières, réalisant que cette manifestation n’a pas de destination officielle, mon instinct me suggère alors de quitter promptement les lieux. Après tout, j’ai beau être fondamentalement révolté contre le système ultralibéral, cette manifestation-là n’est pas pour autant ma cause.
L’affrontement
Sentant la casse arriver, j’arrive à me trouver un bon «spot» en périphérie de l’action. Étant alors juché dans les marches de la bibliothèque face au métro, je suis à la première loge pour filmer la scène à l’abri. D’ailleurs, ayant préalablement repéré la position géographique de plusieurs équipes policières, je suis curieux quant à leur éventuel plan d’action… d’autant plus que cette manifestation se démarquera vraisemblablement par son parcours chaotique. En effet, la police ne connaissant pas à l’avance le tracé dudit «parcours», je me demande bien comment tout cela évoluera. Intéressant !

- Manifestement, nous sommes dans une nouvelle ère de l’information: il y avait plus de curieux que de manifestants et la majorité avait une caméra (Et on ne comptait pas les gens des médias et les observateurs de la police).
De mon point de vue, les affrontements commenceront à se profiler quand une bande de jeunes s’agglutineront en face d’une ligne de policiers coin Berri et Mont-Royal. Les insultent et l’agressivité montant alors d’un cran, d’autres policiers seront ainsi appelés à consolider leur cordon… les curieux s’écarteront, un front se dessinera. Puis, scène éloquente, telle la matérialisation parfaite de l’expression «se regarder en chiens de faïence», un pit-bull tenu en laisse par son maitre-punk défiera vertement le berger allemand d’un maitre-chien policier. Le signal est lancé, les hostilités peuvent commencer. Pétards, fusées éclairantes, lancers de légumes, jets de roches, les provocateurs passent à l’offensive. Les policiers serrent les rangs… non sans quelquefois procéder au compte-goutte à des arrestations ciblées.
Finalement, le gros de la foule se met naturellement en branle vers la rue St-Denis; concrètement, le seul «corridor» ouvert par les policiers (les autres intersections étaient fermées avec des polices montées à chevaux). Le front sur Berri persistera quelque peu, mais se dissipera lorsque tous réaliseront que les policiers occupent majoritairement la place du métro Mont-Royal. L’endroit est désolément sale… mais heureusement, la colère a relativement été contenue et il n’y a pas eu de vandalisme. Les punks et l’escouade antiémeute quitteront finalement mon quartier… bon débarras! De mon côté, j’imagine que la police a pris le contrôle de la situation et que le carnaval est terminé, je peux donc m’en retourner chez moi.

Les policiers, aussi, s'étaient habillés pour le carnaval
Toutefois, à travers les journaux le lendemain, j’apprendrai que la manifestation aura quelque peu dégénéré avec des actes de violence et de vandalisme gratuit. En effet, il y aura donc eu plus de 200 arrestations au terme d’un jeu du chat et de la souris dont le terrain a été le cœur de la métropole québécoise. Mais franchement, faudrait-il s’étonner du résultat puisque l’objectif avoué de cette manifestation était de dénoncer la brutalité des forces… devant justement encadrer les manifestants (!!!). Ce qui m’amène à penser que la prochaine fois, en plus de connaitre le tracé à l’avance, les policiers devraient être accompagnés d’une force de sécurité en partenariat avec les organisateurs de la manifestation.
On n’aurait pas eu les courses effrénées, de part et d’autre, à travers la ville de Montréal. On aurait pu concentrer dans un endroit donné la manifestation. Les jeunes et les moins jeunes auraient pu s’exprimer dans un contexte démocratique que l’on privilégie à Montréal
- Gérald Tremblay
Une manifestation contre-productive
C’est élémentaire, lorsqu’il y a grève ou manifestation, il y a toujours un objectif de relation publique afin de faire avancer sa cause. Or, dans le cas de cette dernière manifestation, force est de croire que les événements nuiront à la cause initiale. Non seulement les organisateurs du COBP s’exposent à des poursuites judiciaires, mais la Fraternité des policiers souhaite maintenant un règlement municipal interdisant aux manifestants de porter un masque. Alors, bien que des questions demeurent en suspens et mériteraient d’être débattues sur la place publique (impunité des policiers, utilisation du pistolet Taser, profilage ethnique), il sera dorénavant davantage question de sécurité… et de répression. Maintenant, mettez-vous à la place des intervenants communautaires du centre-ville, et considérez tout leur travail de sensibilisation qui aura été dilapidé en une seule journée.

Bravo gang! Beau travail!
Pire, le ressac de la sympathie générale à l’égard des manifestations en tout genre se fera sentir. Subséquemment, cette dynamique prête flanc à l’interdiction de cette manifestation l’année prochaine. Or, cette boîte de pandore serait un précédent dangereux quant aux droits fondamentaux de pouvoir manifester.
Finalement, de par l’association faite par des médias de mauvaise foi, il y a aussi l’image des militants altermondialistes qui est atteinte. La preuve, le duo Richard Martineau/Patrick Lagacé qui n’a pas perdu l’occasion pour faire l’amalgame grossier entre les émeutiers anarchistes et la gauche politique (?!?). À lire Martineau, ont pourrait presque penser qu’Amir Khadir serait l’instigateur des événements et que tout ce délire partait du Plateau Mont-Royal.
Dimanche, en regardant les militants de la go-gauche altermondialiste foutre, encore, le bordel. Or, tout ce qu’elle aura réussi à faire (la manif), c’est de discréditer les militants de gauche et de rendre la police populaire !
- Richard Martineau (dans ce texte)Vous vous prenez pour le Che, mais vous êtes des tatas sans envergure. Et, chaque fin d’hiver, vous en faites la preuve avec une constance et un acharnement absolument exemplaires
- Patrick Lagacé (dans ce texte)
L’anarchie et moi
Là, c’est ici que le sang me monte à la tête ; non seulement les sales punks viennent polluer mon quartier… mais en plus, Riri Martineau ose nous associer à ce ramassis de dégénérés. Tabarnaque !![]()
Ici, je profiterai de l’occasion pour vous révéler une facette qui est mal accepté par mes camarades de gauche. Car, voyez-vous, j’ai beau avoir une feuille de route notable quant à la participation de manifestations en tout genre, je vous avouerai abhorrer les punks et autre soi-disant anarchistes. Pour ma part, je me considère comme un altermondialiste: je suis insatisfait par l’actuel système et je souhaite sa modification. En ce sens, mon idéal tourne autour du concept d’État providence; c’est-à-dire un État fort qui redistribue équitablement les ressources au service du bien commun. Alors, vous saisirez que je suis fondamentalement lié au rôle de l’État dans la société. Or, quand j’entends des puérils slogans anarchistes à l’idée d’abolir l’État, vous comprendrez évidemment que les oreilles me cillent.
À dire vrai, la vue d’un punk génère chez moi une montée naturelle d’adrénaline : ils sont laids, modistes, négatifs, agressifs, incultes, stupides et parlent très mal. Rassasiant les éternels slogans : «Fuck the system» et «Fuck the police» en guise de cris de ralliement, réalisons que les punks sont bien plus des mésadaptés sociaux que de réels tenants de la philosophie anarchiste.

Des fois, je pense que les punks ont besoin de l'attention de la police pour se définir et manifester leur existence
Parlant d’anarchie, franchement, avez-vous déjà pensé à ce que serait une société sans police? Pas les punks semble-t’il, puisque ce sont des slogans comme «Fuck the World» et «No future» qui guident leur (petit) esprit nihiliste. Ensuite, pensez-vous vraiment qu’un monde sans organisation sociale (l’État) serait pour autant synonyme de liberté individuelle; d’ailleurs, que seraient les notions de justice dans un monde sans lois? Bien sûr, il ne faudrait pas trop demander de projection dans l’avenir aux tenants du désespoir; puis entre-nous, l’anarchie là, qu’elle soit philosophique ou par défaut, ne stimule en rien l’intelligence communautaire. Mais bon, les punks s’avèrent bien plus des laissés-pour-compte (du système) que de réels anarchistes.
Paradoxalement, ce sont les étatistes comme moi qui préconisent l’accroissement des ressources gouvernementales (salaires en intervention, infrastructures communautaires, subventions en formation) pour venir en aide aux jeunes en difficulté. N’est-ce pas ironique, à l’heure du désengagement social de l’État, que les punks fabulent à l’idée d’abolir le méchant système étatique? Franchement, si certains «révolutionnaires» considère les anars comme des alliés objectifs, moi, je les considèrerai plutôt comme des alliés objectifs des forces ultralibérales (antiétatiques)… des idiots-utiles quoi.

Certains punks s'avèrent finalement très soucieux de leur image
En définitive, grandissez un peu! Réalisez donc que les policiers ne sont que des exécutants au service de la loi et de l’ordre. L’ennemi ici, ce n’est pas la police, mais les forces politiques en arrière pouvant manœuvrer l’organe policier. Or, dans un contexte où les forces néolibérales détruisent actuellement le rôle social de l’État, si nous appréhendons subséquemment l’accroissement des inégalités sociales… force est d’admettre que la police sera davantage répressive.

Ici, un message très élaboré
En conclusion, plutôt que de manifester contre les outils policiers, ne serait-il pas plus approprié de se mobiliser politiquement? Et tant qu’à y être, ne serait-il pas plus pertinent de manifester contre les privatisations successives du gouvernement Charest et la dilapidation de nos 40 milliards à la CDPQ? (A ce rythme d’ailleurs, le fond de retraite n’existera plus lorsque ma génération en aura besoin). Mais non, c’est tellement plus facile et « cool » de dénoncer la méchante police que de s’occuper de politique. Alors, en attendant la mise en place d’une éventuelle police privée qui n’aura aucun compte à rendre à la démocratie, crions tous en cœur: «Fuck the police! Vive l’anarchie!».
L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part
- Gustave Le Bon




















le 16 mars 2012 à 18:04
[...] : carlboileau.com) Avocat, militant pour une meilleure éthique et transparence politique, je suis également [...]